Mesures Contre Bani Qourayda

Abul hasan ‘Ali Nadwi

MESURES CONTRE BANI QOURAYDA LA TRAHISON DE BANI QOURAYDA

Peu de temps après son arrivée à Médine, le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) demanda qu’une alliance soit conclue entre les Ansars et les Mouhajirines, alliance à laquelle les Juifs furent associés; on leur garantit la protection de leur vie et celle de leurs biens, tout comme la liberté de culte.   Un traité fut couché sur papier, garantissant, d’un côté, certains droits aux juifs, mais leur imposant, d’un autre côté, certaines obligations.  Certaines des clauses les plus importantes de cette alliance allaient comme suit :

« Ceux qui, parmi les juifs, se sont rangés de notre côté s’assurent un traitement équitable et notre aide en cas de besoin.  Il ne leur sera fait aucun tort et leurs ennemis ne recevront aucune assistance.  Aucun polythéiste de Médine ne doit protéger les biens ou la vie de quelque Qouraishite que ce soit, pas plus qu’il ne doit intervenir en sa faveur contre un croyant.  Les juifs, comme les croyants, devront supporter les frais de la guerre tant que celle-ci durera.  Les juifs1 devront être considérés comme une seule communauté au même titre que les croyants; ils jouiront d’une liberté de culte, tout comme les croyants.  Ils seront parfaitement libres de traiter avec leurs alliés et esclaves et de régler leurs affaires. »

Le traité obligeait également les deux parties à se porter mutuellement assistance en temps de guerre (dans les limites des ordres divins), à promouvoir la coopération mutuelle, la bienveillance et les relations cordiales entre les confédérés.  L’une de ses clauses stipulait que si un ennemi attaquait Yathrib, les juifs et les musulmans devaient s’unir pour la défendre.2

Mais en dépit de ces engagements clairs, Houyayy bin Akhatab al-Nadir parvint à convaincre certains membres de Bani Qourayda de revenir sur leur parole et de prêter assistance à Qouraish.  Lorsque Houyayy bin Akhtab vint voir les membres de Bani Qourayda pour les rallier aux alliés contre les musulmans, leur chef, Ka’b bin Asad, répondit: « J’ai toujours trouvé Mohammed honnête et digne de confiance ».  Malgré tout, il manqua à sa promesse et se déchargea de tous les engagements que le traité l’obligeait à honorer.

Lorsque le Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) eut vent de la trahison de Bani Qourayda, il délégua quelques personnes avec, à leur tête, deux chefs de Aus et Khazraj, Sa’d bin Mou’adh et Sa’d bin ‘Oubada, pour vérifier l’authenticité de l’information.  Ils découvrirent que la situation était en fait bien pire qu’on la leur avait décrite.  Les leaders de Bani Qourayda parlèrent du Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) en termes désobligeants et dirent : « Qui est le Prophète d’Allah? Nous n’avons conclu ni pacte ni alliance avec Mohammed. » [3]

Puis les membres de Bani Qourayda commencèrent aussitôt à se préparer pour un conflit armé avec les musulmans.  Ils menaçaient de les poignarder dans le dos et le Messager et ses fidèles se retrouvèrent pris entre marteau et enclume.[4]  La situation n’aurait pas été si dangereuse si les juifs avaient laissé entrevoir, dès le début, leur intention de rompre leur alliance avec les musulmans.  Le Coran décrit la situation critique dans laquelle se trouvaient les musulmans à ce moment-là :

« Quand ils vous vinrent d’en haut et d’en bas [de toutes parts]… » (Coran, 33:10)

Évidemment, les musulmans furent vivement offensés par l’infidélité des juifs.  Nous pouvons juger à quel point ce geste les avait atteints par la fervente prière que fit plus tard S’ad bin Mou’adh, chef des Aus.  Il avait été associé avec ces juifs pendant de nombreuses années et il était, par conséquent, leur allié et sympathisant.  Lorsque, après leur trahison, il fut atteint au bras par une flèche qui lui sectionna une veine, et qu’il perdit espoir de survivre, il lança cette prière à Allah : « Ô Allah!  Ne me fais pas mourir avant que j’aie assisté à la destruction de Bani Qourayda! ».

BANI QOURAYDA ATTAQUÉE

Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) et les musulmans avaient rangé leurs armes au retour de la Bataille des Tranchées.  On raconte, tel que décrit dans la sounnah, que peu de temps après, l’ange Gabriel vint voir le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) et lui demanda : « Ô Messager d’Allah!  As-tu mis tes armes de côté? »  Lorsque le Messager lui répondit par l’affirmative, Gabriel dit : « Mais les anges n’ont pas rangé les leurs. »  « Allah t’ordonne », poursuivit Gabriel, « de continuer la campagne et d’avancer vers Bani Qourayda; de mon côté, j’irai voltiger au-dessus d’eux. »  Immédiatement après, le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) donna ses instructions afin que tout le monde le suive et accomplisse la prière du ‘Asr avec lui à Bani Qouraida.[5]

Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) et ses fidèles assiégèrent le district habité par le clan juif.  De leur côté, les juifs résistèrent au siège vingt-cinq jours durant, après quoi, Allah ayant jeté la terreur dans leurs cœurs, ils abandonnèrent et offrirent de se rendre.[6] 

LE REPENTIR D’ABOU LOUBABA

Durant ce temps, les juifs demandèrent au Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) de leur envoyer Abou Loubaba, de Bani ‘Amr ‘Auf (qui étaient alliés des Aus), pour le consulter.  Leur requête fut acceptée.  Lorsque Abou Loubaba fut devant eux, tous les juifs se levèrent pour le recevoir.  Abou Loubaba fut ému par l’état désespéré dans lequel se trouvaient les femmes et les enfants, qui se mirent à se lamenter et à pleurer en sa présence.  Les juifs demandèrent à Abou Loubaba s’il croyait qu’ils devaient se rendre au jugement du Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui).  « Oui », répondit-il, mais il le dit en pointant sa main en direction de sa gorge.

Abou Loubaba raconte qu’avant même d’avoir quitté l’endroit, il réalisa qu’il n’avait pas été honnête envers le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui). Il pressa le pas pour rentrer, mais plutôt que de revenir voir le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui), il alla s’attacher à l’un des piliers de la mosquée. Il déclara à qui voulait l’entendre son intention de ne point quitter cet endroit tant et aussi longtemps qu’Allah ne lui aurait pas pardonné son geste. Il résolu également de ne pas retourner voir Bani Qourayda et de ne plus jamais poser les yeux sur l’endroit où il avait trahi Allah et Son Messager.

Le repentir d’Abou Loubaba appela le pardon d’Allah, tel que révélé dans le verset suivant :

« D’autres ont reconnu leurs péchés, ils ont mêlé de bonnes actions à d’autres mauvaises.  Il se peut qu’Allah accueille leur repentir.  Car Allah est Pardonneur et Miséricordieux. » (Coran, 9:102)

Plusieurs personnes s’élancèrent pour aller libérer Abou Loubaba, mais il refusa en disant : « Non!  Non, par Allah!  Je veux que le Messager d’Allah me libère de ses propres mains. »  Alors le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui), au moment où il se rendait à la prière de l’aube, vint détacher la corde avec laquelle Abou Loubaba s’était ligoté.  Abou Loubaba était resté attaché au tronc de dattier faisant office de pilier dans la mosquée du Prophète pendant six jours.  Lorsque venait l’heure des prières, sa femme le libérait et il se ligotait à nouveau sitôt la prière terminée.[7]

LA VÉRITÉ EN ACTION

Bani Qourayda décida enfin de se soumettre au jugement du Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui), mais les membres de Aus, qui durant de longues années avaient été amis avec les juifs, ne pouvaient s’empêcher de ressentir de la sympathie pour eux. Ils dirent au Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) : « Ô Messager d’Allah!  Ce sont nos alliés et tu sais très bien qu’ils ont accepté de remettre la décision entre les mains d’un arbitre choisi parmi vous. »  Ce rôle fut donc confié à leur chef, S’ad bin Mou’adh.

Lorsque S’ad arriva, les hommes de son clan le prièrent d’être indulgent envers Bani Qourayda, car ils avaient insisté pour que le Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) le nomment comme arbitre, dans l’espoir que leurs demandes soient acceptées.  S’ad bin Mou’adh répondit : « Le destin a accordé cette chance à S’ad; qu’il n’ait donc pas honte du devoir qui lui incombe d’exécuter les ordres d’Allah. »  Puis, S’ad fit part de sa décision : « J’ai décidé que tous les hommes devaient être tués, leurs biens partagés, et que les femmes et les enfants soient faits captifs. »  En apprenant le verdict de S’ad, le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) remarqua : « Tu leur as transmis la décision d’Allah. ».[8]

UNE DÉCISION CONFORME AUX LOIS DE MOÏSE

En fait, la décision de Sa’d bin Mou’adh ne faisait que se conformer à ce qui est stipulé par la loi de guerre israélite.  Le cinquième Livre de Moïse, le Deutéronome, qui contient la loi sacrée des juifs sur cette question, dit ce qui suit :

« Lorsque tu t’approcheras d’une ville pour l’attaquer, tu lui proposeras la paix.  Si elle l’accepte et t’ouvre ses portes, tout le peuple qui s’y trouve te devra la corvée et le travail.  Mais si elle refuse la paix et ouvre les hostilités, tu l’assiégeras.  Ton Dieu la livrera en ton pouvoir et tu en passeras tous les mâles au fil de l’épée.  Les femmes, toutefois, les enfants, le bétail, tout ce qui se trouve dans la ville, toutes ses dépouilles, tu les prendras comme butin.  Tu mangeras les dépouilles de tes ennemis que ton Dieu t’aura livrés. »

 (Deutéronome, 20 :10-14)

C’était là une pratique respectée par les juifs depuis très longtemps.  Dans le livre des Nombres, on peut lire :

« Ils firent campagne contre Madiân, comme le Seigneur l’avait commandé à Moïse, et tuèrent tous les mâles.  En outre, ils tuèrent les rois de Madiân, Évi, Réqem, Çur, Hur et Réba, cinq rois madianites; ils passèrent aussi au fil de l’épée Balaam, fils de Béor.  Les enfants d’Israël emmenèrent captives les femmes des Madianites avec leurs petits enfants, ils razzièrent tout leur bétail, tous leurs troupeaux et tous leurs biens.  Ils mirent le feu aux villes qu’ils habitaient ainsi qu’à tous leurs campements. » (Nombres, 31:7-10)

Non seulement Moïse avait-il approuvé cette loi, il l’avait aussi mise en application :

 

« Moïse, Eléazar le prêtre et tous les princes de la communauté sortirent du camp à leur rencontre.  Moïse s’emporta contre les commandants des forces, chefs de milliers et chefs de centaines, qui revenaient de cette expédition guerrière.  Il leur dit :  « Avez-vous laissé toutes les femmes en vie? » (Nombres, 31:13-15)

Le jugement apporté par S’ad bin Mou’adh visait la sécurité de Médine contre les machinations des juifs.  Les musulmans pouvaient maintenant avoir l’assurance que nul ne les trahirait plus.

Sallam bin Aboul Houqa’yq était l’un des juifs qui avaient joué un rôle majeur dans toute cette affaire, en incitant les clans du désert à se rassembler pour tenter de renverser l’islam.  Des membres de Khazraj allèrent le tuer chez lui, à Khaybar.  De leur côté, des membres de Aus avaient déjà fait de même avec Ka’b bin Ashraf, qui avait tout mis en œuvre pour monter Qouraish contre les musulmans et calomnier le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui).  L’élimination de ces deux implacables ennemis de l’islam débarrassa les musulmans de deux sources de danger toujours prêtes à fomenter de nouveaux complots contre la communauté musulmane naissante de Médine.[9]

L’accord négocié par le Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) avec Bani Qourayda et d’autres juifs de Médine était en fait une alliance défensive, couplée d’une entente constituant une base pour l’instauration d’un gouvernement fédéral dans la ville, qui prévoyait une importante autonomie pour chaque unité, ce qui répondait aux désirs et besoins des tribus juives d’Arabie.  Mais Bani Qourayda avait manqué à sa parole et ce, sans aucune excuse valable.  C’est pourquoi ils méritaient un châtiment exemplaire qui allait servir d’avertissement aux autres hypocrites.

Commentant sur le besoin impératif d’un châtiment qui allait exercer un effet de dissuasion sur les traîtres, R.V.C. Bodley écrit, dans The Messenger – The Life of Muhammad :

Mohammed était seul en Arabie, un pays équivalent, en superficie, à un tiers des États-Unis, et peuplé par environ cinq millions de personnes. Son propre territoire n’était guère plus grand que Central Park et son armée ne dépassait pas trois mille soldats fort mal armés.  S’il s’était montré faible, s’il avait permis qu’une telle trahison reste impunie, l’islam n’aurait jamais survécu.  Ce massacre des Hébreux était drastique, mais n’était pas nouveau dans l’histoire des religions.  D’un point de vue musulman, il était justifié; car à partir de ce moment, les tribus arabes, comme les tribus juives, se mirent à y penser à deux fois avant de défier cet homme qui, de toute évidence, n’avait d’autre intention que de poursuivre sa voie.[10]

Un autre avantage ayant découlé de la destruction de ce dernier mais influent groupe traître était que le bastion de l’hypocrisie, fondé par ‘Abdallah bin Oubayy, fut spontanément réduit à l’impuissance. Ceux qui, parmi les musulmans, étaient déjà peu enthousiastes, furent choqués et complètement abattus par toute cette situation et finirent par se ronger de désespoir.  Un érudit juif, le docteur Wellphenson, est également arrivé à cette conclusion que la punition infligée à Bani Qourayda avait à la fois effrayé et découragé tous les autres hypocrites.  Il écrit :

Quant aux hypocrites, leurs clameurs s’épuisèrent après l’expédition contre Bani Qourayda; par la suite, ils ne dirent ni ne firent quoi que ce fût allant à l’encontre des décisions du Messager et de ses compagnons, comme il fallait s’y attendre.[11]

 

BIENVAILLANCE ET GÉNÉROSITÉ

Le Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) envoya quelques-uns de ses compagnons en expédition à Najd, où ils capturèrent Thoumama bin Outhal, le chef de Banou Hanifa.  Lorsque les cavaliers revinrent à Médine avec leur otage, ils l’attachèrent à une souche dans la Mosquée du Prophète.  Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) vint le voir et lui demanda : « À quoi t’attends-tu, maintenant, Thoumama? » Ce dernier répondit : « Si tu me tues, Mohammed, tu vas tuer une personne dont le sang sera vengé.  Si tu me fais une faveur, tu la feras à une personne qui te sera reconnaissante.  Et si ce sont des richesses que tu veux, tu recevras autant que tu le souhaites. »  Le Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) le quitta.  Puis, lorsqu’il passa près de lui la fois suivante, il lui posa la même question, à laquelle Thoumama donna la même réponse.  Lorsqu’il passa près de lui une troisième fois, il ordonna qu’il soit libéré.

Thoumama s’en alla en direction d’une palmeraie, puis revint voir le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) après avoir pris un bain. Il lui dit qu’il désirait devenir musulman et dit au Messager : « Je jure par Allah, Mohammed, qu’il n’y avait pas sur terre un visage que je détestais plus que le tien; mais maintenant, ton visage m’est le plus cher de tous.  Et je jure par Allah qu’il n’existait pas, de par le monde, de religion plus détestable à mes yeux que la tienne; mais maintenant, c’est celle qui m’est la plus chère.  Ce qui m’est arrivé?  Tes bonnes manières m’ont touché le cœur alors que j’y repensais en me rendant faire l’Oumra.”  Le Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) le félicita et lui souhaita une belle Oumra.

Lorsque Thoumama arriva à la Mecque, quelqu’un lui demanda s’il était devenu mécréant.  Il répondit : « Non, par Allah!  Je jure que pas un grain de maïs ne vous parviendra de al-Yamamah tant que le Messager d’Allah n’aura pas donné sa permission. »

Al-Yamamah était le plus important marché de céréales d’Arabie, d’où les Mecquois importaient leur marchandise.  Lorsque Thoumama retourna à Al-Yamamah, il interdit aux caravanes d’apporter du blé à la Mecque.  Alors les gens de la Mecque écrivirent au Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) pour lui demander de lever l’embargo.  Ce dernier, bienveillant comme toujours, demanda à Thoumama de lever l’embargo et de permettre aux caravaniers d’apporter leurs marchandises à la Mecque.[12]

 

L’EXPÉDITION DE BANI AL-MOUSTALIQ ET L’AFFAIRE DE IFAK

Quelque temps après, le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) mena une expédition contre Bani Lihyan et poursuivit certains d’entre eux jusque dans les montagnes de Dhou Qarad, mais aucune bataille n’eut lieu.  Au cours du mois de Sha’ban de la sixième année de l’hégire, on l’informa que Bani al-Moustaliq préparait une attaque contre lui.  Il sortit donc à la rencontre de l’ennemi, accompagné d’un groupe de musulmans.  Parmi ce groupe se trouvait un nombre important d’hypocrites; sceptiques et réticents, ils accompagnèrent le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) avec leur chef ‘Abdallah bin Oubayy bin Saloul.  Jamais les hypocrites n’avaient été aussi nombreux dans aucune des expéditions précédentes.[13]

La défaite de Qouraish, à l’issue de la bataille des Tranchées, qu’ils avaient subie en dépit de leur nombre imposant, avait rendu les hypocrites amers et avait plus que jamais alimenté la sourde haine qu’ils nourrissaient envers l’islam. Les musulmans, maintenant, gagnaient victoire par-dessus victoire, ce qui désespérait au plus haut point Qouraish, les juifs et leurs alliés.  Ils savaient, désormais, qu’il leur était impossible de vaincre les musulmans sur un champ de bataille et que la seule façon de venir à bout d’eux était de créer de la dissension en leur sein et de les monter les uns contre les autres.  Ils savaient aussi que les seuls moyens à leur disposition pour miner la confiance des musulmans en leur religion et en leur Prophète et pour semer la discorde entre eux étaient de dénigrer le Prophète par des commentaires désobligeants et d’aviver les sentiments d’honneur tribal préislamiques.

Sur cette base, les hypocrites entreprirent une campagne de salissage clandestine visant à jeter le doute sur la probité et l’honneur du Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui).  Ils voulaient à tout prix détruire cette société d’un type tout à fait nouveau qui avait vu le jour à Médine : une société dont les membres s’aimaient et se respectaient parce que liés par un même idéal. Les hypocrites étaient parvenus à la conclusion que rien ne pouvait miner les fondations de cette fraternité de façon plus efficace qu’une campagne visant à susciter des doutes et des appréhensions au sujet du leader de ce groupe et des membres de sa famille.  Cette conspiration fut appliquée de façon rigoureuse durant l’expédition de Bani al-Moustaliq lorsque, pour la première fois, comme nous l’avons dit plus haut, un grand nombre d’hypocrites accompagna le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui).

Le Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) rencontra l’ennemi à un point d’eau de Bani al-Moustaliq, en  direction de Qoudayd, vers la côte, connu sous le nom de al-Mouraysri.[14]  Cet endroit allait bientôt être servir de cadre à une bataille dont l’issue ne serait autre que la défaite et l’exode de Bani al-Moustaliq.

Tandis que le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) se trouvait toujours à cet endroit, un serviteur travaillant pour Bani Ghifar et appartenant aux Mouhajirines se querella avec un homme de la tribu de Jouhinah, qui était une alliée de al-Khazraj.  Le Jouhini cria : « Ô Ansar! » et le serviteur répondit : « Ô Mouhajirine! ».  ‘Abdallah bin Oubayy bin Saloul s’emporta immédiatement et dit à ses amis, qui étaient près de lui : «Ils ont osé le faire n’est-ce-pas? Ils se sont opposés à nous dans notre propre pays et ils ont tenté de nous dépasser en nombre. Par Allah, c’est exactement ce que l’ancien proverbe disait : nourrit le chien, ensuite il te mordra. Je jure par Allah que lorsque nous serons à Médine, les nobles et les valeureux en expulseront les scélérats. » ‘Abdallah poursuivit: « Vous l’avez vous-mêmes provoqué. Vous leur avez permis de s’installer dans votre pays et vous avez partagé vos biens avec eux.  Par Allah, si vous vous étiez retenus et n’aviez pas été si généreux, ils seraient certainement allés ailleurs. »

Le Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) fut informé de l’incident et il ordonna que le camp soit levé sur-le-champ, bien qu’il ne fût guère dans ses habitudes de voyager à une pareille heure.  Il voulait éloigner les gens de ces vaines disputes et de ces incitations du diable.  Il poursuivit sa route toute la journée durant et pendant la nuit qui suivit, continua jusqu’à l’aube et durant le jour suivant, jusqu’à ce que le soleil devienne insupportable.  Lorsqu’il fit enfin halte, les gens étaient si fatigués qu’ils tombèrent endormis à la seconde où ils s’étendirent par terre.

‘Abdallah était le digne fils de l’indigne ‘Abdallah bin Oubayy.  Il prit de l’avance sur les troupes afin d’arriver le premier à Médine, où il attendit son père.  Lorsque ‘Abdallah bin Oubayy arriva, son fils fit agenouiller son chameau, lui bloquant ainsi le passage.  Puis il ordonna à son père de ne pas entrer dans la ville avant d’avoir reconnu qu’il était lui-même un véritable scélérat tandis que le Messager était louable et noble.  À ce moment, le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) arriva à son tour.  Il dit à ‘Abdallah : « Non ; traitons-le gentiment pendant qu’il est avec nous. »[15]

Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) avait l’habitude, avant de partir pour une expédition, de tirer au sort parmi ses femmes pour savoir laquelle allait l’accompagner.  Pour l’expédition de Bani al-Moustaliq, ‘Aisha avait été choisie.  Lors d’une halte, sur le chemin du retour, le Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) décida de lever le camp en pleine nuit, sans savoir qu’au même moment,  ‘Aisha s’était éloignée pour répondre à ses besoins naturels.  Cette dernière, en retournant vers le camp, se rendit compte qu’elle avait perdu son collier.  Elle fit demi-tour pour tenter de le retrouver mais lorsqu’elle revint au camp, elle ne trouva personne : tout le monde avait déjà quitté.  Les porteurs qui étaient chargés de la transporter avaient monté son palanquin sur une bête en croyant qu’elle s’y trouvait.  En effet, ‘Aisha était si petite et légère que nul ne s’aperçut de la différence de poids.  Donc lorsqu’elle revint, elle ne trouva nulle trace du groupe.  Elle s’enveloppa de sa grande cape et s’assit dans l’espoir qu’aussitôt que l’on découvrirait son absence, on enverrait quelqu’un la chercher.

Safwan bin al-Mou’attal al-Salam était resté en arrière de l’armée pour une raison quelconque.  Il passa près de ‘Aisha et l’aperçut. Il dit à haute voix : « C’est à Allah que nous appartenons!  C’est bien la femme du Prophète que voici! »  Il approcha d’elle son chameau et s’éloigna de quelques pas.  Après que celle-ci se fût installée sur la bête, Safwan saisit la bride et se mit rapidement en route, à la recherche de l’armée, qu’il rejoignit un peu plus loin alors qu’elle faisait une nouvelle halte.  Personne ne prêta réellement attention à l’incident car ce genre de situation était fréquente lorsque les caravanes parcouraient de longues distances dans le désert.  Les Arabes,   habitués aux longs voyages, étaient familiers avec de tels épisodes et leur code d’honneur, même à l’époque où ils étaient païens, ne tolérait point que leurs filles ou leurs femmes soient un objet de honte.  Les Arabes étaient chevaleresques de nature et ils l’étaient au point de sacrifier leur vie pour défendre l’honneur de leurs femmes plutôt que de supporter un déshonneur quelconque.

Un poète de l’ère préislamique exprime ces sentiments de chasteté et de vertu des Arabes dans le vers suivant:[16] « Si mon regard rencontre celui d’une vierge du voisinage, je baisse les yeux jusqu’à ce que son domicile la cache à nouveau à mon regard. »[17]

Les compagnons éprouvaient envers le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) la même estime et le même respect que pour leur propre père, tandis que les femmes du Messager étaient considérées par chaque musulman comme les « mères des croyants ».  En fait, jamais un homme n’avait été aimé aussi tendrement par son peuple que le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui).  Safwan bin al-Mou’attal était considéré par tous comme un homme possédant de très nobles qualités et craignant Allah; il avait la réputation de très peu s’intéresser aux femmes.

Bref, personne ne fit vraiment attention à cet incident et l’affaire aurait été vite oubliée si ‘Abdallah bin Oubbay ne s’en était mêlé.  En revenant de Médine, il pensa tirer profit de cet événement malheureux afin de parvenir à ses fins.  Il avait trouvé une chose qu’il croyait pouvoir utiliser pour calomnier le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) et sa famille et ainsi altérer les sentiments d’amour et d’admiration que les musulmans ressentaient pour lui.  Sa nature perfide lui faisait entrevoir très clairement que ses attaques vicieuses contre l’honneur du Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) allaient créer suffisamment de doutes pour détruire la confiance mutuelle qui existait entre les musulmans.  Et comme il s’y attendait, quelques musulmans malavisés, qui avaient la mauvaise habitude de tirer des conclusions sans preuves, furent rapidement convaincus par les propos malveillants de ce conspirateur.

‘Aisha n’avait aucune idée de la calomnie qui circulait à son sujet.  Comme il arrive souvent dans ces cas, elle ne vint à l’apprendre que beaucoup plus tard et lorsqu’elle l’apprit, elle en demeura totalement abasourdie.  Le cœur lourd de chagrin, elle se mit à pleurer, puis sanglota longuement.

Le scandale fut encore plus pénible pour le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui).  Lorsqu’il découvrit qui était à l’origine de cette intrigue, il se rendit à la mosquée, monta sur la chaire et dit : « Ô les croyants!  Qui me permettra de dire quelque chose au sujet de l’homme qui, je l’ai appris, a causé beaucoup de tourments à ma famille.  De ma famille, je n’ai que du bien à dire. Et ils colportent de mauvaises choses à propos d’un homme (Safwan bin al-Mou’attal) dont je ne peux dire que du bien. A chaque fois qu’il est entré dans une de mes maisons, il était en ma compagnie.

Les gens de Aus avaient le cœur rempli d’indignation devant le chagrin que ces gens infligeaient au Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui).  Ils dirent : « Nous sommes prêts à décapiter cet homme qui a propagé cette calomnie, qu’il appartienne à Aus ou à Khazraj. »  Comme ‘Abdallah bin Oubayy appartenait à Khazraj, les hommes de sa tribu prirent cela comme un affront à leur honneur tribal.  Les passions devinrent exacerbées et les deux tribus furent sur le point de s’affronter; mais la présence du Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) les retint et l’affaire en resta là.

‘Aisha savait bien qu’elle était innocente.  Bien que bouleversée, elle restait calme, de ce calme de celle qui sait que la vérité finira par s’imposer d’elle-même.  Tout au fond de son cœur, elle savait qu’Allah allait restaurer et protéger son honneur et faire subir l’humiliation aux calomniateurs.  Mais jamais il ne lui vint à l’esprit qu’Allah ferait descendre un verset à son sujet, verset qui serait récité dans les mosquées et durant les prières, jusqu’à la fin des temps.  Elle n’eut pas à souffrir longtemps; les versets attestant de son innocence furent bientôt révélés par Allah :

« Ceux qui sont venus avec la calomnie sont un groupe d’entre vous.  Ne pensez pas que c’est un mal pour vous, mais plutôt, c’est un bien.  À chacun d’eux ce qu’il s’est acquis comme péché.  Celui d’entre eux qui s’est chargé de la plus grande part aura un énorme châtiment.  Pourquoi, lorsque vous l’avez entendue [cette calomnie], les croyants et les croyantes n’ont-ils pas, en eux-mêmes, conjecturé favorablement et n’ont-ils pas dit : « C’est une calomnie évidente? » (Coran, 24 :11-12)

Ces versets mirent un terme à toute l’affaire, qui fut complètement oubliée par les musulmans de Médine. Ils  continuèrent de se dévouer à la grande tâche qui devait assurer non seulement leur succès, mais aussi le salut de l’humanité tout entière.[18]



1 Cette alliance mentionne les noms de différentes tribus juives de Médine telles Bani ‘Auf, Bani Sa’ida, Bani Jousham et Bani Th’alaba, qui y furent toutes incluses.

2 Ibn Hisham, vol. pp. 503-4

[3] Ibn Hisham, vol. pp. 220-23

[4] Décrivant le comportement des juifs à cette occasion, W. Montgomery Watt a écrit, dans Cambridge History of Islam : « Le deuxième plus important groupe de juifs à Médine, le clan de Qourayza, s’était comporté de façon tout à fait correcte durant le siège, mais il avait presque certainement été en contact avec l’ennemi et aurait attaqué Mohammed par derrière s’il en avait eu la moindre chance. » (vol. I p. 49).

[5] Ibn Hisham, vol. II, pp. 233-34.  Pour la version détaillée, voir Boukhari, Kitab-oul-Jihad was-Siyar.

[6] Ibn Hisham, vol. II, p. 235

[7] Ibn Hisham, vol. II, pp. 236-38

[8] Ibn Hisham, vol. II, pp. 239-40. Les paroles du Prophète citées dans Mouslim sont les suivantes: « Tu leur as transmis la décision d’Allah », ou le Prophète a dit : « La décision du Roi. » (Mouslim, Kitab-oul-Jihad was-siyar).

[9] Ibn Hisham, vol. II, p. 273

[10] Ibid., p. 217

[11] Yahoud fi Balad al-‘Arab, p. 155

[12] Zad-al-Ma’ad, vol. I, p. 377, Sahih Mouslim, Kitab-oul-Jihad was Siyar.

[13] Ibn S’ad, Kitab oul-Tabaqat al-Kabirat, vol. II, part I, p. 45.

[14] C’est pourquoi cette expédition se nomme également l’expédition de  Mouraysri. Voir Tabaqat Ibn S’ad.

[15] Tabaqat Ibn S’ad, vol. II, p. 46.

[16] Nous retrouvons un bon exemple de la conduite des Arabes envers les femmes dans un incident qui eut lieu lors de la migration d’Oumm Salama.  Comme on lui avait interdit d’émigrer avec son mari, elle prit l’habitude d’aller chaque matin s’asseoir dans la vallée pour pleurer jusqu’à la tombée du jour. Elle fit de même chaque jour durant un peu plus d’un an, jusqu’à ce que certaines personnes de son clan la prennent en pitié et l’autorisent à aller rejoindre son mari.  Elle sella son chameau et prit le chemin de Médine.  ‘Outhman bin Talha la rencontra en chemin et en apprenant la situation dans laquelle elle se trouvait, il décida de l’escorter.  Il prit la bride de son chameau et fit le reste du chemin avec elle jusqu’à Médine.  Oumm Salama dit plus tard n’avoir jamais connu un Arabe plus noble que ‘Outhman.   Chaque fois qu’elle devait faire une halte, ‘Outhman faisait agenouiller son chameau et s’éloignait pour lui permettre d’en descendre. Puis il déchargeait le chameau et l’attachait à un arbre.  C’est ce qu’il fit durant tout le voyage. (Ibn Kathir, vol.II, pp.215-17).  C’était là la conduite de ‘Outhman alors qu’il n’avait pas encore embrassé l’islam. Safwan bin al-Mou’attal al-Salami , de son côté, était un homme pieux qui avait déjà accepté l’islam et qui avait eu la chance d’être guidé par l’exemple du Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui).

[17] Diwan al-Hamasa

[18] Ibn Hisham, vol. II, pp. 289-302 et Boukhari.

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