L’expédition De Mou’ta

Abul hasan ‘Ali Nadwi

L’EXPÉDITION DE MOU’TA[1]

Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) avait envoyé Harith bin ‘Oumayr al-Azdi porter une lettre à Sharhbil bin ‘Amr al-Ghassani, gouverneur de l’empereur byzantin à Bousra. Sous les ordres de ce dernier, Harith fut ligoté, puis décapité.[2] Indépendamment du contenu désagréable d’un message transmis par une ambassade, il n’avait jamais été d’usage, chez les rois, de condamner à mort l’envoyé d’un tel message. Le crime était scandaleux pour l’expéditeur de la lettre et laissait présager plein de dangers pour les futurs envoyés; il ne pouvait donc rester impuni. Cette effusion de sang appelait la vengeance, une vengeance assez terrible pour dissuader tous les tyrans de répéter ce genre de crime.

PREMIÈRE EXPÉDITION EN TERRITOIRE BYZANTIN

Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) décida d’envoyer un détachement à Bousra en l’an 8 de l’hégire.

Une force composée de 3000 vigoureux guerriers fut détachée. C’était l’armée la plus forte jamais envoyée et plusieurs compagnons éminents s’étaient portés volontaires pour en grossir les rangs. Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) la plaça sous le commandement de son esclave affranchi, Zayd bin Haritha, mais précisa que si ce dernier devait perdre la vie, alors ce serait Ja’afar bin Abou Talib qui prendrait le commandement, et que si ce dernier mourait à son tour, il serait alors transmis à Abdoullah bin Rawaha. Lorsque l’expédition fut prête à partir, le peuple vint lui faire ses adieux et salua les commandants choisis par le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui).[3] Le groupe devait entreprendre un long et pénible voyage avant de faire face à un ennemi soutenu par le plus grand empire du monde.

L’armée se rendit jusqu’à Ma’an, en Syrie, où Zayd apprit que Héraclius se trouvait à Balqa’ et qu’il était accompagné de cent mille troupes romaines, auxquelles s’ajoutaient presque autant d’alliés provenant des tribus arabes de Lakhm, Joudham, Bal-Qayn, Bahra et Bali. Les musulmans campèrent deux jours à Ma’an. Réfléchissant à la situation dans laquelle ils se trouvaient, ils décidèrent finalement d’informer le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) de la force et du nombre des ennemis. S’il envoyait des renforts, tant mieux; sinon, ils feraient tout de même face à l’ennemi s’ils en recevaient l’ordre.[4]

DES GUERRIERS INTRÉPIDES

Abdoullah bin Rawaha fit un discours passionné à ses camarades, afin de leur insuffler du courage. Il dit : « Hommes! Par Allah, vous n’aimez pas cette chose pour laquelle vous êtes venus ici (le martyre). Nous ne combattons pas l’ennemi par la force de notre nombre ou de notre puissance; nous le combattons avec la religion par laquelle Allah nous a honorés. Alors allons-y et peu importe l’issue, nous serons couronnés de succès : soit nous gagnerons la bataille, soit nous mourrons en martyrs. » Sur ce, les hommes se levèrent et foncèrent en avant, prêts à rencontrer l’ennemi.

LA BATAILLE

Lorsque les musulmans arrivèrent près de Balqa’, ils trouvèrent l’armée byzantine installée dans un village appelé Mashrif. Réalisant que les musulmans avançaient sur eux, ils en firent de même. Les troupes musulmanes prirent position dans un village appelé Mou’ta, le lieu même de la bataille.[5]

Zayd bin Haritha, qui portait le drapeau du Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui), s’élança sur l’ennemi et mourut en se battant courageusement, atteint par d’innombrables flèches. Ja’afar s’empara de l’étendard et prit le commandement. Au plus fort de la bataille, il sauta de son cheval et lutta avec acharnement, jusqu’à ce qu’il perde sa main droite. Il saisit immédiatement l’étendard de la main gauche, mais il perdit bientôt cette dernière à son tour, ainsi qu’une partie de son bras. Nullement découragé, il attrapa le drapeau avec ses dents. Il mourut un peu plus tard, après avoir reçu pas moins de quatre-vingt-dix blessures d’épées sur sa poitrine et ses bras, mais pas une seule dans son dos.[6] Il était âgé de 33 ans.[7] C’est ainsi que combattit cet homme, avec un courage et une témérité exemplaires en dépit du fait qu’il luttait contre des forces de loin supérieures aux siennes, défiant la force de l’ennemi et son nombre, jusqu’à ce qu’Allah l’honore en le faisant mourir en martyr.

Comme il avait été convenu, Abdoullah bin Rawaha s’empara à son tour de l’étendard et prit le commandement de l’armée. Comme Zayd, il descendit de cheval et s’avança courageusement. Un de ses cousins s’approcha de lui et lui donna un morceau de viande en lui disant : « Prends-le, car tu n’as rien mangé depuis plusieurs jours. Cela te donnera des forces pour te battre. » Abdoullah le prit et en mangea un peu. Puis il le laissa et, s’emparant de son épée, se mêla bravement à la bataille jusqu’à ce qu’il soit tué à son tour.[8]

KHALID PREND LE COMMANDEMENT

Les troupes musulmanes se rassemblèrent autour de Khalid bin Walid, qui prit à son tour l’étendard. Avec son instinct stratégique, il se débrouilla pour se retrouver derrière l’ennemi, au sud, tandis que ce dernier faisait face au nord.[9] À ce moment-là, le soleil se couchait et les deux armées, épuisées par la bataille qu’elles menaient depuis le matin, décidèrent de cesser les combats.

Dans le silence de la nuit, Khalid positionna une partie de son armée à l’écart de son camp. À la première lueur de l’aube, ce détachement bondit en avant en hurlant des cris de guerre, ce qui fit croire à l’ennemi que des renforts venaient d’arriver de Médine. La veille, les Romains s’étaient battu contre une armée de 3000 musulmans. Mais maintenant, ne sachant combien de nouveaux guerriers venaient d’arriver, ils n’osaient plus avancer pour se battre. Ils se sentirent complètement découragés et désertèrent le champ de bataille, ce qui épargna aux musulmans une autre longue journée de lutte.[10]

UN APERÇU DU CHAMP DE BATAILLE

Tandis que les musulmans combattaient l’ennemi à Mou’ta, le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui), à Médine, donnait aux gens une description de ce qui se passait sur le champ de bataille. Anas bin Malik relate que le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) avait annoncé la mort de Zayd, de Ja’afar et d’Abdoullah avant même que l’envoyé chargé de les en informer n’arrive à Médine. Anas rapporte que le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) dit : « Zayd a pris l’étendard et a été tué; puis Ja’afar l’a pris à son tour et a été tué aussi; enfin, Abdoullah ibn Rawaha s’en est emparé et il a également été tué. », tandis que des larmes coulaient le long de ses joues. Toujours selon Anas, le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) poursuivit : « Finalement, une des épées d’Allah [i.e. Khalid bin Walid] a pris l’étendard jusqu’à ce qu’Allah leur accorde le succès. »[11]

JA’AFAR TAYYAR

On rapporte également que le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) a dit, au sujet de Ja’afar : « Allah a donné deux ailes à Ja’afar, à la place de ses bras. Et il vole comme bon lui semble dans le Paradis. »[12] Suite à cette déclaration, Ja’afar devint connu, parmi les gens, sous les noms de Ja’afar Tayyar et Dhil Jinahin, i.e. celui qui a deux ailes.

ANNONCE DE LA MORT DE JA’AFAR À SA FAMILLE

Le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) se rendit chez Ja’afar et demanda à sa femme de réunir ses enfants. Son visage reflétait son chagrin.[13] Lorsqu’ils furent devant lui, il les serra contre lui, tandis que des larmes coulaient sur ses joues. Puis il leur annonça la mort de leur père. Auparavant, il avait envoyé dire à sa famille : « Préparez de la nourriture pour la famille de Ja’afar; ils seront trop secoués pour cuisiner. »

PAS DES DÉSERTEURS, MAIS DES COMBATTANTS

Lorsque l’armée musulmane, de retour de Mou’tah, approcha de Médine, le Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) et les musulmans se précipitèrent à leur rencontre. Les garçons couraient, tandis que le Messager avançait à dos de chameau. Il dit aux autres : « Prenez les garçons et donnez-moi le fils de Ja’afar. » Le fils de Ja’afar, Abdoullah, fut amené au Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui), qui le fit asseoir devant lui.

C’était la première fois qu’une armée musulmane rentrait à Médine sans avoir remporté une victoire décisive. Certaines personnes se mirent à lancer de la poussière aux hommes, en disant : « Déserteurs! Vous avez fui le sentier d’Allah! » Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) dit : « Non! Ce ne sont pas des déserteurs! Ce sont des combattants, si Allah en décide ainsi. »[14]

EXPÉDITIONS SUIVANTES

Entre les deux expéditions majeures de Mou’ta et de la Mecque, d’autres expéditions de moindre envergure furent entreprises. L’une d’elles fut le raid de Dhat as-Salasil, dans la région de Khuza’a, près de Wadi al-Qoura, en l’an 8 de l’hégire. La petite troupe de musulmans revint après avoir renversé l’ennemi. Une autre expédition punitive, composée de 300 Ansars et Mouhajirines, fut envoyée contre le clan de Jouhayna. Les membres du groupe, souffrant atrocement de la faim, durent se résigner, pendant quelques jours, à manger des feuilles d’arbres, jusqu’à ce qu’Allah leur fasse découvrir une baleine qui s’était échouée. Les hommes se nourrirent de sa chair pendant près de quinze jours et purent ainsi regagner des forces. Ils ramenèrent une portion de cette chair au Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui), qui leur dit : « C’est Allah qui vous l’a envoyée. »[15] Cette expédition est connue sous les deux noms de Sif-al-Bahr et Khabat.



[1] Mou’ta est situé à 12 kilomètres au sud de Kirk, en Transjordanie, donc à 1100 kilomètres de Médine. Les troupes envoyées pour cette expédition durent parcourir cette distance à dos de cheval et de chameau dans un pays ennemi, sans aucun espoir de voir les populations locales leur prêter assistance ou les nourrir.

[2] Zad al-Ma’ad, vol. p. 414.

[3] Ibn Hisham, vol . II, p. 373

[4] Zad al-Ma’ad vol. I, p. 415.

[5] Ibn Hisham, vol II, p. 377-78.

[6] Ibn Hisham, vol III, p. 474 et Zad al-Ma’ad, vol. p. 415.

[7] Zad al-Ma’ad, vol. p. 415.

[8] Zad al-Ma’ad, vol. p. 415, Ibn Hisham, vol III, p. 379.

[9] Ibid

[10] Al-Maghazi lil-Waqidi

[11] Boukhari, chap. Gazwah Mou’ta.

[12] Boukhari, chap. Ghazwa Mu’ta et Zad al-Ma’ad, vol. p. 415. Boukhari rapporte que ‘Omar avait l’habitude de saluer le fils de Ja’afar en lui disant : « Paix sur toi, ô fils de l’homme à deux ailes. ».

[13] Ibn Hisham, vol. II, pp. 380-81.

[14] Mousnad Ahmad b. Hanbal

[15] Zad al-Ma’ad, vol. p. 417; Boukhari, chap. Ghazwah Sif al-Bahr.

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