La Bataille De Ta’if

Abul hasan 'Ali Nadwi

LES DÉSERTEURS DE THAQIF

Les guerriers de Thaqif, qui s’étaient enfuis de Hounayn, retournèrent à Ta’if.  Ils verrouillèrent les portes de la ville après avoir entreposé suffisamment de nourriture pour une année complète; ils se préparaient donc à un autre affrontement avec les musulmans.

Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) se rendit immédiatement à Ta’if.  Après avoir établi son camp à l’extérieur de la ville, il entreprit d’assiéger cette dernière afin de soumettre l’ennemi. Le siège s’éternisa quelque peu; les musulmans, dont les voies d’accès avaient déjà été bloquées par les assiégés, étaient totalement incapables de pénétrer dans Ta’if.  Les combattants de Thaqif étaient de réputés archers; les volées de flèches qu’ils envoyaient par intervalles aux musulmans apparaissaient à ces derniers comme des essaims de sauterelles.

LE SIÈGE DE TA’IF

Comme le camp des musulmans se trouvait à portée des flèches lancées à partir des remparts de Ta’if, le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) le fit transférer à un autre endroit.  Le siège se poursuivit durant vingt-cinq ou trente nuits durant lesquelles les deux ennemis, s’attaquant à coups de volées de flèches, firent tout en leur pouvoir pour venir à bout l’un de l’autre.  C’est au cours de ce siège que le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) utilisa des catapultes pour la première fois; il put ainsi bloquer complètement à la fois  l’entrée et la sortie de l’ennemi.  Par ailleurs, les flèches lancées par l’ennemi augmentèrent le bilan des morts du côté des musulmans.[1]

UN GRAND CŒUR, MÊME SUR LE CHAMP DE BATAILLE

Voyant que le siège n’apportait pas les résultats escomptés, le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) menaça l’ennemi de couper ses vignes.  Cette annonce inquiéta au plus haut point ce dernier, dont l’économie dépendait en grande partie des raisins qu’il produisait.  La population de Thaqif implora le Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui), au nom d’Allah et de leur parenté avec lui, d’épargner leurs vignes, leurs vergers et leurs fermes.  Prenant l’ennemi en pitié, le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) dit : « Certainement, je m’en remets à Allah et à la parenté entre nous. »

Par la suite, le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) déclara que si un esclave de Thaqif sortait de la ville et venait à lui, il le libérerait.  Un peu plus d’une dizaine d’esclaves décidèrent de déserter Ta’if, dont Abou Bakrah (plus tard, ce dernier allait se distinguer par sa profonde connaissance des ahadith).  Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) les libéra tous et demanda aux musulmans de prendre soin d’eux.  Les gens de Ta’if, de leur côté, furent très irrités de la désertion de leurs esclaves.[2]

LE SIÈGE EST LEVÉ

Il n’était pas dans la volonté d’Allah que Ta’if tombe.  Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) demanda à ‘Omar d’annoncer l’ajournement du siège et le retrait de l’armée.  Déçus, certains musulmans protestèrent contre le retrait soudain qui leur était ordonné.  Ils dirent : « Devons-nous partir sans avoir fait tomber Ta’if? »  Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) répondit : « D’accord : préparez une attaque. »  Ils se ruèrent en direction de l’ennemi, mais durent battre en retraite après avoir subi plusieurs pertes. Alors le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) leur dit : « Si Allah le veut, nous reviendrons très bientôt. »  Les gens se décidèrent donc à partir et se mirent à préparer leur départ.  Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) les regarda partir avec un sourire aux lèvres.[3]

LE BUTIN DE HOUNAYN

Sur le chemin du retour, le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) fit une halte à Jirrana avec ses hommes.  Cette halte, à cet endroit, n’était pas désintéressée : il souhaitait donner l’occasion aux Hawazines de faire amende honorable en venant le voir pour embrasser l’islam.  Par la suite, il distribua le butin, en commençant par ceux dont le cœur était à gagner à l’islam.  Il distribua à Abou Soufyan et à ses fils, Yazid et Mou’awiya, de superbes cadeaux.  Hakim bin al-Hizam, Nadr bin al-Harith, ‘Ala’ bin al-Haritha et d’autres chefs qouraishites furent aussi traités généreusement; puis, tous les autres hommes de l’armée reçurent leur part.[4]

L’AMOUR POUR LES ANSARS ET LEUR DÉSINTÉRESSEMENT

Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) avait octroyé une grande part du butin aux qouraishites dont le cœur était à gagner à l’islam.  Les Ansars, de leur côté, avaient reçu une part moindre. Certains jeunes hommes Ansarites se plaignirent de la maigre part qu’on leur avait donnée.  Alors le Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) ordonna aux Ansars de se rassembler dans une enceinte.  Là, il leur fit un sermon fort poignant qui les toucha au plus profond de leur cœur et les émut jusqu’aux larmes.

Il leur dit : « Ne suis-je pas venu à vous alors que vous étiez sur le mauvais chemin, puis Allah vous a guidé par mon intermédiaire?  Vous étiez pauvres et Allah vous a enrichis.  Vous étiez divisés et Il a adouci votre cœur pour vous unir. »  Les Ansars répondirent : « Oui, en effet, Allah et Son Messager sont bons et généreux. »  Mais le Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) leur demanda : « Ô Ansars!  Pourquoi ne me répondez-vous pas? »  Ils dirent : « Mais que pouvons-nous répondre?  Ô Messager d’Allah, la bonté et la générosité appartiennent à Allah et à Son Messager. »  Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) poursuivit : « Si vous aviez voulu, vous auriez pu me dire (et certainement, vous auriez alors dit la vérité et je l’aurais reconnu) : tu es venu à nous discrédité, et nous t’avons cru ; tu es venu délaissé, et nous t’avons aidé ; tu es venu en fugitif, et nous t’avons offert le gîte ; tu étais pauvre, et nous t’avons réconforté. »

Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) exprima ensuite aux Ansars l’amour qu’il avait pour eux et justifia l’apparente disparité dans la distribution du butin.  Il leur dit : « Avez-vous quelque doute à mon sujet, ô Ansars, à cause de ce que je leur ai donné comme biens éphémères d’ici-bas (ce qui pourrait les amener à devenir musulmans),  tandis que je vous ai confiés aux soins de l’islam?»  Puis, il leur posa une question qui attisa leur amour pour lui.  Il leur demanda : « Ô Ansars!  N’êtes-vous pas contents de voir ces hommes partir avec des moutons et des chèvres, tandis que vous repartez avec le Messager d’Allah?  Par Celui qui tient la vie de Mohammed entre Ses mains, celui avec qui vous repartez est bien meilleur pour vous que ce avec quoi ils repartent.  S’il n’y avait pas eu de migration, j’aurais moi-même été l’un d’entre vous (un Ansar).  Si tous les gens, ensemble, prenaient le chemin d’un wadi et que les Ansars prenaient un autre chemin, je prendrais celui des Ansars.  Les Ansars sont comme les vêtements les plus proches du corps tandis que les autres sont comme les vêtements de sortie. Ô Allah, soit miséricordieux avec les Ansars, avec leurs fils et avec les fils de leurs fils! »  Tous les Ansars se mirent à pleurer jusqu’à ce que leurs larmes humectent leur barbe, et ils dirent : « Nous sommes heureux et satisfaits que le Messager nous revienne. »[5]

 DES CAPTIFS LIBÉRÉS

Une délégation formée de quatorze Hawazines vint voir le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui).  Ils lui demandèrent d’avoir pitié d’eux et de leur rendre les membres de leurs familles et leurs biens.  Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) leur répondit : « Vous voyez bien qu’il y a des gens qui m’accompagnent. Ce que j’aime le plus, c’est que vous me parliez en toute franchise. Alors dites-moi : qu’est-ce qui vous est le plus cher ?  Vos femmes et vos enfants ?  Ou vos biens ? »  Ils répondirent tous ensemble : « Nos femmes et nos enfants. »  Alors le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) leur conseilla : « Demain matin, lorsque j’aurai terminé ma prière, vous vous lèverez et direz : « Nous demandons que le Prophète intercède en notre faveur auprès des musulmans et que les musulmans intercèdent en notre faveur auprès de lui afin que nos femmes et nos enfants nous soient rendus.».  Lorsque, le lendemain, ils firent ce qu’il leur avait recommandé de faire, ce dernier répondit : « Tout ce qui m’a été attribué personnellement et à la famille de bani Abdoul Mouttalib est à vous. Aux autres je recommande de faire de même. À ces mots, les muhajirines et les Ansars dirent : « Tout ce qui nous a été attribué, nous le donnons au Prophète. »

Les personnes appartenant à Bani Tamim, Bani Fazara et Bani Soulaym refusèrent de céder leur part.  Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) leur dit : « Ces gens sont venus après avoir embrassé l’islam.  J’ai attendu leur arrivée et je leur ai donné le choix entre leurs biens ou leurs femmes et enfants, et ils ont choisi leurs femmes et enfants.  Maintenant, si l’un d’entre vous a des esclaves qu’il souhaite donner de bon cœur, il peut le faire.  Mais si vous ne souhaitez pas le faire, vous êtes également libres de refuser.  Celui qui détient des droits sur de tels prisonniers, nous lui donnerons six parts du prochain butin qu’Allah nous accordera en échange de chacun d’entre eux. »

Tous répondirent : « Nous préférons céder nos parts de bonne grâce et par amour pour le Prophète. »  Mais le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) dit : « Je ne sais lesquels d’entre vous sont satisfaits et lesquels ne le sont pas.  Vous pouvez quitter, maintenant, et vos chefs me rendront un compte précis de vos affaires. » Ils rendirent tous leurs captifs, femmes et enfants, et aucun d’entre eux ne décida de conserver sa part du butin.  Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) offrit également un vêtement à chacun des captifs libérés.[6]

AMOUR ET GENTILLESSE

Parmi les gens faits captifs par les musulmans se trouvait Shayma bint Halima Sa’adiya.  Les hommes qui l’avaient capturée ne la connaissaient pas.  Mais même après qu’elle leur eût dit qu’elle était la sœur de lait du Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui), ils ne firent pas attention à elle et la traitèrent avec brusquerie.

Lorsqu’on l’amena devant le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui), elle lui dit : « Ô Prophète d’Allah!  Je suis ta sœur de lait. »  Ce dernier, qui ne la reconnaissait pas, lui demanda une preuve.  Elle répondit : « La preuve est la morsure que tu m’as faite dans le dos lorsque je te transportais sur ma hanche.  La cicatrice est toujours là. »  Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) hocha la tête et étendit courtoisement sa longue cape pour qu’elle puisse s’asseoir dessus.  Il lui donna le choix entre vivre honorablement parmi les siens ou retourner dans son peuple les bras chargés de présents.  Elle choisit de retourner dans sa tribu.  Elle embrassa l’islam et le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) lui donna trois serviteurs, une esclave et quelques chèvres.[7]

LE PETIT PÈLERINAGE

Après avoir distribué le butin et les captifs à J’irrana, le Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) enfila le vêtement de Ihram nécessaire à l’accomplissement du petit pèlerinage (‘Oumrah), car c’était là l’endroit où les gens qui se rendaient de Ta’if à la Mecque pour accomplir le pèlerinage changeaient de vêtements.  Après avoir accompli la ‘Oumrah, il retourna à Médine[8], où il arriva au cours du mois de Dhoul Q’ada de la huitième année de l’hégire.[9] 

Tandis que l’armée revenait de Ta’if, le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) demanda à ses hommes de réciter : « Nous sommes ceux qui se convertissent, se repentent, adorent et glorifient Allah. »  Certains d’entre eux demandèrent au Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) d’invoquer le mal sur Thaqif.  Mais ce dernier leva ses mains et supplia : « Ô Allah!  Guide Thaqif sur le droit chemin et fais-les venir ici. »

‘Ourwa bin Mas’oud al-Thaqafi rencontra le Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) au moment où ce dernier s’en retournait à Médine.  Il devint musulman, retourna dans sa tribu et y invita ses membres à l’islam.  Il était très populaire parmi eux et jouissait de l’estime de tous, mais lorsqu’il leur annonça sa conversion, ils se retournèrent tous contre lui.  Ils l’attaquèrent et il vit voler vers lui des flèches provenant de toutes les directions; il fut touché par l’une d’elles, qui provoqua sa mort.

Quelques mois après avoir tué ‘Ourwa, les membres de Thaqif se consultèrent et comprirent qu’il était au-delà de leurs forces de combattre toutes les tribus qui avaient prêté serment d’allégeance au Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui). Alors ils finirent par se décider à envoyer une délégation à Médine.

PAS DE DÉFÉRENCE ENVERS L’IDOLÂTRIE

Lorsque la délégation de Thaqif arriva à Médine, une tente fut montée pour eux dans la mosquée du Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui).  Ils demandèrent à ce dernier de ne pas détruire le « chef » de leurs déités, al-Lat, pour les trois prochaines années.  Il refusa.  Alors ils tentèrent de négocier la période de temps en la raccourcissant un peu plus chaque fois, mais le Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) maintint fermement son refus.  En dernier recours, ils l’implorèrent de laisser la divinité intacte pendant au moins un mois suivant leur retour chez eux.  Mais le Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) rejeta cette dernière requête et ordonna à Abou Soufyan et Moughira bin Shou’ba al-Thaqafi d’aller détruire al-Lat.  Par la suite, les gens de Thaqif  demandèrent au Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) d’être exemptés de prière.  Ce à quoi il répondit : « Rien ne subsiste d’une religion dans laquelle on n’offre pas de prières. »

Abou Soufyan et Moughira bin Shou’ba accompagnèrent la délégation de Thaqif lorsqu’elle retourna à Ta’if.  Moughira s’empressa de détruire al-Lat avec une pioche et la réduisit en morceaux.  Sur ce, les gens de Ta’if embrassèrent l’islam et se libérèrent définitivement du paganisme.[10]

KA’B BIN ZOUHAYR EMBRASSE L’ISLAM

Ka’b bin Zouhayr vint rendre visite au Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) à Médine.  Ka’b était un poète, fils de poète. Il avait composé de nombreux vers satiriques visant à ridiculiser le Messager d’Allah (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui), mais lorsqu’il connut des jours sombres, son frère Boujayr lui écrivit afin de l’exhorter à aller voir le Messager pour se repentir et embrasser l’islam.  Il le mit également en garde contre de terribles conséquences s’il négligeait de se plier à ses recommandations.  Alors finalement, Ka’b se décida à aller voir le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui).

Lorsqu’il arriva à Médine, il trouva le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) au moment où ce dernier terminait sa prière matinale; il l’appela et mit ses mains dans les siennes. Le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui), cependant, ne savait pas qui il était.  Alors Ka’b lui dit : « Ô Messager d’Allah!  Ka’b bin Zouhayr vient te voir en musulman repentant et demande ta protection. Accepteras-tu son repentir? »  Un des Ansars, qui se trouvait près d’eux, bondit sur ses pieds et dit : « Ô Messager d’Allah!  Laisse-moi m’occuper de cet ennemi d’Allah.  Je vais lui couper la tête! »  Mais le Messager (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) lui demanda de laisser Ka’b tranquille puisqu’il était venu le voir le cœur rempli de regrets au sujet de ses actions passées.  Par la suite, Ka’b composa le fameux panégyrique louant le Prophète (paix et bénédictions d’Allah soient sur lui) et commençant par « Banat Sou’ad ».[11]



[1] Ibn Hisham, vol. II, pp. 478-83.

[2] Zad al-Ma’ad, vol. I, p. 457 , selon  Ibn Is’haq.

[3] Ibid

[4] Zad al-a’ad, vol. I, p. 448. Voir aussi Boukhari et Mouslim , Ghazwa Ta’if.

[5] Cet incident a été rapporté dans Sahihain, mais Zad-al-Ma’ad le rapporte plus en détail.

[6] Zad al-Ma’ad, vol. I, p. 449; Boukhari.

[7] Zad al-Ma’ad, vol. I, p. 449

[8] Ibn Hisham, vol. II, p. 500

[9] Boukhari.  Dhoul Q’ada est le onzième mois du calendrier islamique.

[10] Zad al-Ma’ad, vol. I, pp. 458-59

[11] C’est-à-dire « Sou’ad est partie ».

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